Le symbolisme du pont se retrouve dans les traditions les plus anciennes.

Pour exemple, dans les sociétés secrètes chinoises, le voyage initiatique se faisait par le passage de ponts. Ou encore, chez les Zoroastriens, l'âme du mort reste trois jours dans une tour puis la quitte le quatrième jour en traversant un pont. Il incarne une sorte de jugement : l'âme du juste franchit le pont et accède à la Maison des chants, tandis que celle du méchant tombe dans les enfers. On le trouve encore chez les gallois où le roi Bran se couche au travers d’une rivière pour servir de pont et faire traverser son armée, certains motifs analogues se retrouvent aussi dans les contes des indiens d’Amérique du Nord, ainsi que dans le bouddhisme.

Signalons également que dans la religion catholique, le maître à penser, c'est-à-dire le pape, est appelé le "Pontife" car il constitue le lien entre Dieu et les hommes, donc entre le ciel et la terre.

Un pont est un lien entre deux bords, donc entre deux lieux. Il est aussi souvent utilisé dans la poésie ou la mythologie pour relier deux dimensions, deux univers différents. Le pont figure un moment où l'inévitable épreuve morale place l'homme devant l'obligation de choisir. Le pont relie deux côtés, deux rives, mais ces deux rives ne sont point semblables, elles représentent deux états distincts de l'être qui ont le pont pour seul lien.

R. Guénon dans « Symboles de la Science sacrée » (Éditions Gallimard) écrit sur le symbolisme du pont :

« Le pont, qui est aussi assimilé à un rayon de lumière, est souvent décrit traditionnellement comme aussi étroit que le tranchant d'une épée, ou encore, s'il est fait de bois, comme formé d'une seule poutre ou d'un seul tronc d'arbre. Cette étroitesse fait également apparaître le caractère « périlleux » de la voie dont il s'agit, qui est d’ailleurs la seule possible, mais que tous ne réussissent pas à parcourir et que bien peu même peuvent parcourir sans aide et par leurs propres moyens, car il y a toujours un certain danger le passage d'un état à un autre ; mais ceci se rapporte au double sens, « bénéfique » et « maléfique », que le pont présente comme tant d'autres symboles, et sur lequel nous allons avoir à revenir tout à l'heure.

Les deux mondes représentés par les deux rives sont, au sens le plus général, le ciel et la terre, qui étaient unis au commencement, et qui furent séparés par le fait même de la manifestation, dont le domaine tout entier est alors assimilé à une rivière ou à une mer s'étendant entre eux. Le pont équivaut donc exactement au pilier axial qui relie le ciel et la terre tout en les maintenant séparés; et c'est en raison de cette signification qu'il doit être essentiellement conçu comme vertical de même que tous les autres symboles de « l’Axe du Monde »

Le passage du pont correspond au parcours qui unit deux états de l'être. La rive de départ est le monde de la manifestation dont nous faisons partie ; la rive d'arrivée symbolise le monde spirituel ou du Principe qui est la source de toute manifestation. Selon que nous parviendrons à franchir le pont ou non, le passage sera bénéfique ou maléfique. De là, cette mise en garde où tout retour ou regard en arrière ou chute comporte un danger. Aussi, toute portion de pont parcourue doit disparaître aux yeux de celui qui le traverse. Le regard ne se porte en arrière qu'une fois l'autre rive atteinte. On retrouve ici l’interdiction de revenir sur ses pas des récits bibliques, la femme de Loth par exemple regarda derrière elle et devint « une colonne de sel », récit faisant écho aux versets coraniques (27-58) disant : « Nous sauvâmes la famille de Loth, à l'exception de sa femme que nous avons punie pour avoir désobéi à notre ordre. »

En effet, il faut lâcher complètement ce monde pour pouvoir passer dans l’autre, d’où la parole du Saint Prophète (saw) qui dit « mourez avant de mourir », ce qui signifie la mort de l’égo, ceci afin d’être préparé et de partir sans regret de ce monde et ainsi franchir cette épreuve qu’est la mort ; passage d’un état d’être à un autre qui peut être supérieur ou inférieur si l’homme échoue, l'âme du pécheur ne pouvant traverser le pont, celui-ci distinguant le juste et l’injuste.

En spiritualité islamique, l'Homme Parfait est le pont, il est l’axe de l’ordre cosmique, car il est le véritable médiateur entre le Ciel et la Terre, un pont entre le visible et l’invisible. En tant que médiateur entre le Ciel et la Terre, il est à la fois celui qui « fait » le pont et le pont lui-même, il est la plénitude de l’état humain, l’Homme Parfait est celui qui initie à l’ésotérisme, il est le « Coran vivant ».

« Et quiconque soumet son être à Dieu, tout en étant bienfaisant, s'accroche réellement à l'anse la plus ferme. La fin de toute chose appartient à Dieu. » Sourate Luqman, verset 22.

 

Le frère Hussein

 

As-Sirât